• Hugues Dorgueil

La légende des trois Flamands


La complicité d’un habitant de Steene a permis de retrouver une légende parue dans un journal en 1902. A vous de juger. Voici ce qu’on raconte au pays de Crochte, en Flandre.





Il y avait une fois trois grands Flamands, il y a très longtemps ! Franz, Simon et Pitch étaient leurs noms, monsieur, savez-vous ! Ils partirent un matin « pour la France » afin d’apprendre le français. Car ils n’en connaissaient pas un seul mot, pas un, madame ! Au moment où ils quittaient leur village, ils rencontrèrent la vieille mendiante, Régina.


“Franz ne manque pas de retenir bien vite ces mots et de s’en aller, répétant plusieurs fois "C’est trois grands Flamands" ...”

- « Bon voyage », leur cria la pauvresse, « prenez garde à ne pas être pendus ! » Mais les trois braves ne l’écoutèrent pas et le lendemain matin, ils entrèrent dans une ville française. - « Il nous faut apprendre le français tout de suite. Comment faire ? », dit Franz. - « Tu retiendras une phrase que nous entendrons », répondit Simon, « moi, une autre, et Pitch une autre encore ; de cette façon, nous saurons vite le français ». Or, c’était jour de marché à la ville. Il y avait beaucoup de monde sur la place. En voyant nos trois amis, un groupe se mit à rire de leur allure. Une femme s’écria en les montrant du doigt : - « C’est trois grands Flamands ! », Franz ne manque pas de retenir bien vite ces mots et de s’en aller, répétant plusieurs fois « C’est trois grands Flamands ». Un peu plus loin, un marchand, tenant à la main un poulet, dit : - « Pour trente sous ! ». Et Simon de répéter à son tour : « Pour trente sous, pour trente sous… ». Pendant que Franz répétait sa phrase, Simon en faisait de même : « C’est trois grands Flamands… Pour trente sous ». En sortant de la ville qu’ils n’avaient cessé de traverser, Pitch entendit une servante répondre à quelqu’un : - « Vous avez bien raison ! ». Et le brave Pitch de réciter plusieurs fois cette phrase pour ne pas l’oublier, tout le long du chemin tandis que ses deux compagnons cheminaient en fredonnant chacun leur phrase respective. Vers la fin du jour, ils arrivèrent à l’entrée d’un bois. Sous les arbres, ils s’arrêtèrent, effrayés à la vue d’un corps gisant sur le sol, celui d’un homme assassiné. Ils s’éloignèrent précipitamment quand, sur la route, ils virent arriver deux gendarmes à cheval. - « Halte ! » cria l’un deux à nos Flamands, en mettant pied à terre. - « Qui a tué cet homme ? Le savez-vous ? » leur demanda le second gendarme, en fronçant les sourcils et en montrant le cadavre. Franz, enchanté de montrer qu’il parlait français répondit : « C’est trois grands Flamands ». Le bon gendarme se mit à rire. - « Ah, ah ! » s’exclama-t-il, « ma foi, voilà un drôle qui ne se gêne pas et qui est franc, nonobstant ! » Et pourquoi avez-vous tué ce malheureux ? » reprit-il. - « Pour trente sous ! » répondit Simon à son tour, souriant en voyant le rire du gendarme. - « Très bien, ce n’est pas cher ! » dit le second gendarme en riant de plus belle, « Subséquemment, nous allons vous conduire au bloc illico ». - « Vous avez bien raison ! » rétorque Pitch, non moins hilare. Et ils se mirent en chemin en riant à qui mieux mieux. Les trois hommes furent donc conduits au bloc et, peu après, furent pendus pour avoir voulu apprendre le français. La mendiante l’avait prédit. Voilà donc ce que l’on racontait au pays de Crochte en Flandre, il y a très longtemps.

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